WEEK-END À GLARIS
Dimanche dernier, Glaris a célébré sa Landsgemeinde. Seuls deux cantons conservent cette tradition de démocratie directe. J’ai eu le privilège de vivre l’assemblée de Glaris grâce au projet Urbansgemeinde en cours de préparation dans l’écoquartier Les Vergers à Meyrin. Le coordinateur du projet trouvait que pour fabriquer notre Urbansgemeinde, il fallait d’abord vivre une Landsgemeinde. Nous avons suivi son conseil.
Une petite délégation meyrinoise à Glaris
Nous étions à peine une quinzaine, et personne parmi nous n’avait jamais pris part à une Landsgemeinde. Notre connaissance de cette forme de démocratie directe était assez limitée. Pour ma part, la notion même de démocratie avait complètement disparu de mon imaginaire en évoquant le mot « Landsgemeinde », à cause de la connotation négative associée aux deux cantons qui pratiquent encore de telles assemblées. L’un, Appenzell, est mal famé pour avoir refusé le droit de vote des femmes jusqu’à ce que la confédération l’y contraigne en 1971. L’autre, Glaris, n’est rien d’autre que le lieu de la dernière mise à mort des femmes accusées de sorcellerie. C’est donc avec une curiosité certaine que j’ai rejoint le groupe au départ de Cornavin le samedi 2 mai. Chaque membre de la délégation avait une petite mission, celle d’observer un aspect particulier de l’événement pour alimenter la future Urbansgemeinde. Après une halte à Zurich pour passer la nuit, nous arrivons à Glaris juste à temps pour assister au démarrage de la fête.
La Landsgemeinde, un moment solennel
Tout le monde est dans la rue pour saluer l’arrivée des personnalités locales et des invité-es jusqu’à l’hôtel de ville. Présence militaire. Suivra la marche solennelle pour entrer dans la Landsgemeindeplatz, un parking converti pour l’occasion en haut lieu de pouvoir. La place est divisée en deux espaces principaux : le « Ring » où peuvent entrer les jeunes, les personnalités, les votant-es ; et les tribunes où se tiendront les autres. La ligne de démarcation est fine. Pour entrer dans le Ring cerné de barricades, il faut avoir la nationalité, tenir sa carte jaune or, la partie de la brochure qui servira au vote. La police est présente.
Dans le cortège, tout le monde est beau et chic. Les invité-es de marque viennent de la confédération, c’est le Chancelier qui la représente, des gouvernements cantonaux, des parlements, de l’armée. L’entrée du cortège dans le Ring est solennelle. On ne marche pas, on avance en pas cadencé au son de la fanfare.
Vers 10h quand l’assemblée commence, la place est bondée. Des personnes se tiennent aux fenêtres des immeubles à l’entour et sur les toits, elles doivent avoir une belle vue. Les tribunes sont pleines. Depuis la nôtre au fond de la place, je distingue à peine les personnes assises au cœur du Ring, mais j’entends tout, le son est impeccable. Au milieu du Ring, se dresse une petite estrade couverte où se tient le maître des cérémonies, le Landammann, chef du gouvernement cantonal, tout un personnage avec son épée qu’il doit tenir tout en présidant. Deux hommes s’affairent à ses pieds pour l’aider dans son travail. Il fait élire un nouveau Landammann qui à son tour fait élire une Landesstatthalter, la vice-présidente. Elle doit présider la Landsgemeinde en l’absence du Landammann. Pour l’instant c’est le nouvel élu qui va gérer la suite de l’ordre du jour de 13 objets. J’ai beaucoup d’admiration pour les Glaronais et Glaronaises qui tiennent le coup, debout jusqu’à 14h, sous un soleil mordant.
La Landsgemeinde, un événement rassembleur et festif
Avant, pendant et après l’assemblée, Glaris est en fête. Dans la rue principale, la foire bat son plein, les ruelles et les parcs sont bruyants. Dans les halles de la gare, les tables sont dressées pour offrir la saucisse de veau à la façon glaronaise, ou la version végétarienne, servie avec de la purée de pommes de terre et des pruneaux. Nous allons en manger à midi, avant tout le monde, car la plupart attend la fin de l’assemblée.
Le programme de la fête indique toutes les attractions proposées. Les musées sont ouverts, dont celui consacré à la dernière femme exécutée pour sorcellerie en Suisse, Anna Göldi.
Une expérience riche
L’observation de la Landsgemeinde 2026 a fait l’objet d’une longue analyse de la part de la petite délégation meyrinoise dans le train de retour à Genève. Je ne livrerai que deux aspects qui m’ont marquée en tant qu’élue et en tant que militante.
- La capacité de décider dans la solennité et la confiance
Pour une citoyenne qui a l’habitude des parlements houleux de Romandie, la Landsgemeinde est déroutante. Aucun cri, ni d’administration ni de désapprobation, ne fuse de l’assemblée. Les objets s’enchaînent avec les prises de parole des groupes politiques ou des citoyen-nes, les amendements, les nouvelles propositions. À tout cela une seule réponse : la levée de cartons jaunes pour décider du sort de chaque objet. Et l’annonce du résultat par le Landammann, qui a aussi le pouvoir de trancher, ne souffre aucune contestation. Pas de décompte de voix, juste une évaluation, et celle-ci est accueillie dans la confiance. C’est fou !
- L’effort d’inclusion
Sur la Landsgemeindeplatz, il y a tout le monde… ou presque. J’ai vu beaucoup de diversité. Les personnes en chaises roulantes avaient un espace dédié dans le Ring. A noter qu’un service d’interprétation est disponible pour les personnes sourdes, et les personnes aveugles ou malvoyantes ont accès au mémorial de la Landsgemeinde en version audio. Glaris se vante aussi du droit de vote acquis dès 16 ans. J’ai pu voir des plus jeunes encore, sans toutefois comprendre la raison de leur présence dans le Ring. Tous les âges étaient représentés à l’assemblée. J’ai remarqué une jeune portant un voile. Cependant une couleur de peau dominait sans conteste. Quel contraste en quittant la place de l’assemblée pour rejoindre la foire et les parcs à deux pas ! Là, toutes les couleurs, tous les corps, tous les âges, tout le monde est bienvenu dans les stands animés, dans la rue festive.
J’ai adoré déambuler dans cette mixité, sans toutefois abandonner la question de la division : les votant-es et les autres, qui a accès au Ring et qui non. Les personnes contribuant à la richesse de Glaris sans être suisses n’auront pas accès au Ring. Visiblement là aussi il y avait encore beaucoup à faire pour l’inclusion. J’en suis arrivée à l’idée que la démocratie est toujours devant nous comme un horizon proche qui s’éloigne à chacun de nos pas, et ainsi nous oblige à la désirer en permanence. Vivement une Landsgemeinde encore plus diversifiée !
Inspirante Landsgemeinde
La participation ce 3 mai 2026 a été estimée à 4000 personnes, un nombre visiblement limité par la taille même de la place. La masse formée par ce 10% de la population glaronaise est tout de même impressionnante et contribue à donner un sentiment de puissance à la Landsgemeinde. On lui confie volontiers les sujets délicats que les parlements évitent. Elle donne la parole aux citoyen-nes qui peuvent contribuer à l’ordre du jour, contribuer en direct avec des propositions, des amendements, des oppositions. Cette année les sujets sont assez variés, quelques-uns m’intéressent : l’objet 4 qui demande de promouvoir le logement durable et à but non lucratif est refusé, un des arguments contre est que la mesure va profiter aux coopératives ! La pétition pour des itinéraires cyclables plus attrayants est refusée. La proposition de limiter le temps de parole lors des débats à 3mn est simplement jugée irrecevable, mais son auteur a quand même eu le droit de la présenter.
Par ailleurs, le soin qui entoure une Landsgemeinde, dans la préparation et dans le déploiement de l’assemblée, donne une saveur spéciale à l’événement. J’ai appris qu’une célébration œcuménique était organisée pour bénir le jour de l’assemblée. Avec ses rituels à tous les niveaux, la solennité imposée à l’assemblée, la Landsgemeinde fait de l’acte de voter collectivement un acte empreint de sacralité. Ce n’est pas anodin.
Dans un contexte de désenchantement de la démocratie à Genève : faible taux de participation, élections communales chahutées, suppression de l’assemblée citoyenne à quelques jours de son lancement, etc., l’esprit de la Landsgemeinde fait envie. Si ce n’est au niveau cantonal, à de plus petites échelles, comme la commune ou le quartier, cela semble accessible. Je me réjouis dès lors de l’expérience de la toute première Urbansgemeinde le weekend du 10-11 octobre 2026 aux Vergers, à Meyrin.
Assemblée de quartier aux Vergers : comment une Landgemeinde devient urbaine
Le concept de Urbansgemeinde est une proposition de Matthias Lecoq, urbaniste, artiste, chercheur qui pose que pour réussir la transition écologique les villes ont aussi besoin d’une citoyenneté active :
Face aux défis climatiques et aux mutations sociales, nous pouvons imaginer des villes plus vertes, peuplées de jardins partagés et alimentées par des énergies renouvelables (…) Si les efforts de décarbonation et d’ingénierie sont essentiels, il est crucial d’accompagner ces actions par un projet politique fort, capable de répondre à l’urgence tout en garantissant le vivre-ensemble.
Co-construire un tel projet politique dans un écoquartier comme Les Vergers prend tout son sens dans la mesure où la participation citoyenne est dans l’ADN même des Vergers depuis le forum ouvert organisé par la commune de Meyrin afin d’impliquer les citoyen-nes dans la co-construction d’un écoquartier voulu comme exemplaire. De telles initiatives forgent un destin. Une dizaine d’années plus tard, ce sont les habitant-es qui, brodant sur cet héritage de participation citoyenne, organisent leur toute première assemblée de quartier. La rencontre avec Matthias Lecoq et sa vision de zones d’amélioration du futur au sein même de l’espace urbain fait que cette assemblée prendra la forme d’une Urbansgemeinde. Une assemblée coconstruite de toutes pièces avec les acteurs et actrices du quartier et toute personne intéressée par la « citoyenneté active au cœur de la gouvernance urbaine ».
Au sein de la petite délégation meyrinoise qui y a goûté à Glaris, la Landsgemeinde a laissé un goût de reviens-y… mais chez toi, sur ton sol, avec les tiens. L’envie de contribuer à faire de l’assemblée de quartier un moment spécial est désormais à l’œuvre.
Esther Um

